Et si les images émettaient des sons ? Chaque quatrième dimanche du mois, un artiste, photographe, peintre, sculpteur, nous laisse interpréter son oeuvre en un poème sonore. Coiffez votre casque, passez en plein écran, et laissez votre regard se perdre, bercé par le bruit des photons.

Le Bruit des Photons n°18
Clément Apffel

31 jan 2016 Publié par

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Par : Julie Roué et Malo Thouément
Sur une œuvre de : Clément Apffel
Durée : 3:33

Et si les images émettaient des sons ? Chaque mois, un artiste, photographe, peintre, sculpteur, nous laisse interpréter son oeuvre en un poème sonore.

Coiffez votre casque, passez en plein écran, et laissez votre regard se perdre, bercé par le bruit des photons.

Clement Apffel Steno 2015

 

Absences   //

Clément Apffel   //

sténopé

// 2015

 

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http://www.clementapffel.com/

« Bon…

Je n’ai pas résisté…

A force de travailler au réflex numérique sur la série des tunnels (Passages), il est venu un moment où je n’ai plus pu tenir ce truc dans mes mains.

Un matin, en début de semaine, il a FALLU que je sorte la chambre photographique.

Je n’ai pas pu lutter.

Trop envie, trop besoin.

Le sténopé que j’avais fabriqué il y a un peu plus d’un mois s’est fait trop présent dans ma tête, trop hurlant, trop brûlant.

Je suis sortis presque trois heures.

Je ne savais pas où j’allais, ni ce que j’allais photographier.

Juste qu’il FALLAIT que je fasse du sténopé avec ma chambre.

M’est venue l’idée de faire des images d’endroits de frénésie.

Une gare, 20 minutes de pause, la foule qui s’efface, la vacuité de l’architecture qui éclate sur une image noire, violente, nue.

Un pont routier ou un périphérique, les voitures filantes, invisibles mais présentes par la monstruosité de la voie en béton et macadam qu’on leur a construite.

Un croisement dans une ville, les feux qui s’allument et qui s’éteignent, les voitures qui passent, encore et encore, les piétons perdus au milieu de cette folie qui deviennent eux aussi transparents comme de l’air.

J’ai tourné un peu en rond, cherchant dans ma tête des endroits avec mes kilos de matériel sur le dos.

Je me suis finalement posé vers un croisement et un tunnel.

J’ai fais l’image dans ma tête.

J’ai sortis ce pied, cette chambre, en 10 minutes c’était prêt.

Et là j’ai posé presque 20 minutes.

Sous la pluie battante, j’ai lu Jean Giono assis sur un trottoir dos à la photo qui se faisait.

Sans regarder ces milliers de voitures et de personnes qui passaient dans le cadre pour mieux disparaître et servir mon message.

La pluie faisait plein de petites taches gondolées sur les pages de mon livre, elle se posait en petites billes transparentes sur le bois du pied, elle humectait la poussière du voile noir posé sur la chambre.

Cette image là, elle s’est faite comme ça.

Indéfectiblement, irrésistiblement. Elle s’est imposée.

Elle a aspiré comme un trou noir tout ce qui est passé devant le petit trou.

Elle s’est faite comme le temps passe.

Et moi et cette chambre, on était un îlot immobile au milieu de cette violence urbaine, au milieu de cette course insensée.

Un îlot isolé, inutile, seul.

Une sorte de méditation.

Une prise de position.

Une sorte de cri muet.

Comme dire :

« Faites ce que vous voulez, mais moi, je me mets là et j’attends.

Qu’est ce que vous faites à courir tous comme ça ?

Regardez comme tout ça est transparent !

Regardez comme ce ciel et ces arbres sont tristes de vous voir courir. Comme une grande ombre au dessus de vos têtes.

Regardez la façon dont plus vous courrez, et moins vous laissez de trace.

Vous pouvez bien faire ce que vous voulez…

Le monde peut bien faire ce qu’il veut…

Moi, j’arrête de me battre,

Moi, je fais une image… »

C’était lundi.

Trois heures et une seule image.

J’ai pris la pluie, j’ai eu froid, j’ai sué sous ma capuche avec mes dix kilos de matos.

Mais faire cette image m’a rempli, cette méditation me correspond, m’inspire.

C’est ça que je veux faire.

Et pas ramener 1000 images au réflex après avoir attendu 30 minutes sous un pont que la bonne personne fasse le bon pas au bon endroit.

Pas déclencher frénétiquement pour avoir un instant parfait, pas ramener 12 giga de pixels 010110 et chercher frénétiquement comme un chercheur d’or aux doigts bouffés par le mercure l’image parfaite au milieu de millier d’autres que je n’aurai regardé qu’une seconde et que personne ne verra jamais plus.

ça n’a aucun sens.

Cette frénésie me rend malade dans le monde et elle me rend malade dans ma photographie.

C’est la même frénésie que je veux dénoncer, montrer, dont je veux parler.

Je ne veux pas photographier le feu avec le feu.

Je veux me mettre à côté du monde et le regarder brûler.

Je veux pouvoir lui tourner le dos quand je le photographie.

Je veux pouvoir m’en foutre.

Je veux pouvoir parler avec les gens qui viennent me voir, qui viennent voir ce drôle de type avec son drôle de truc en bois.

Je veux ramener une toute petite poignée d’images et toutes les voir et les faire voir.

Alors voilà, ça donne une nouvelle série qui commence.

Une série avec laquelle je ne me débat pas.

Une qui sonne juste.

Une qui est moi, vraiment moi.

Une série qui s’est imposée, qui est sortie d’une indéfectible envie de revenir à mon outil.

Cette excursion en terres numériques avec la courte série des tunnels m’aura fait comprendre viscéralement pourquoi je photographie à la chambre.

Il était temps, ça fait 10 ans. »

3 commentaires

  1. d’accord avec toi: trop d’images et pour quoi faire?
    Pour se rendre malade?
    On ne peut pas être partout, tout le temps.
    Mieux vaut être avec soi: c’est comme ça qu’on sera le mieux avec les autres, avec la nature.
    On n’est pas une humanité obligée de communiquer n’importe quoi, comme je le fais en ce moment.
    Je ne te connais pas, mais j’aime l’idée que tu sortes longtemps sous la pluie avec un bouquin de Giono et que tu prennes la photo de ce que tu vois, même moche, car parfois c’est moche.
    Ah! oui! tes photos on peut les voir ou?

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